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La colonie de vacances abandonnee de Villars-Colmars

La Colonie De Vacances Abandonnee De Villars Colmars

Témoignage anonyme

La Colonie de Villars-Colmars

PROLOGUE — L’affiche

Dans le hall de la mairie de Villars-Colmars, il y a un panneau d’affichage en liège. On y épingle les fêtes du village, les courses de côte, les battues, les messes.

Au fond, dans le coin, à hauteur d’épaule, il y a une affiche qui n’a pas bougé depuis des années.

Elle est jaunie, gondolée, tenue par une seule punaise rouillée. On y lit, en lettres bleues délavées :

COLONIE DE VACANCES DE VILLARS-COLMARS

Été 1976

Pour les enfants de 7 à 14 ans

Jeux — Grand air — Montagne — Amitié

Inscriptions à la mairie

La faute d’orthographe n’a jamais été corrigée. Personne n’a jamais osé décrocher l’affiche.

Personne n’a jamais osé monter voir ce qu’il y a là-haut.

CHAPITRE PREMIER — Le bâtiment

La colonie est à trois kilomètres du village, au bout d’une route forestière qui ne mène nulle part d’autre.

De loin, ce n’est pas effrayant. C’est même joli, presque tendre. Une grande bâtisse blanche à deux étages, avec des volets verts et un toit de tôle. Devant, une cour en terre battue, un mât sans drapeau, une table de ping-pong retournée. Derrière, les sapins commencent, drus, sombres, et montent jusqu’au col.

Il y a une centaine de fenêtres. Beaucoup de carreaux sont cassés. Les autres sont intacts, et c’est presque pire : une fenêtre intacte dans une maison morte, ça ressemble à un œil qui vous regarde, immobile, sans ciller.

On dit que la colonie était belle, avant. On dit que c’était le plus bel été de l’enfance de beaucoup de gens. On dit que les enfants chantaient, le soir, sous le préau.

On dit beaucoup de choses. On les dit vite, et on change de sujet.

CHAPITRE DEUX — L’été 1976

Février 1976.

La colonie est vide. Il n’y a personne à Villars-Colmars. Le col est fermé par la neige. Le vent descend la vallée et fait claquer les volets verts, là-haut, tout seuls, pendant six mois.

Deux gardiens montent y passer quelques jours, dit-on, pour surveiller le bâtiment, faire fondre la chaudière, empêcher le gel d’éclater les tuyaux. On ne sait pas grand-chose d’eux. Deux hommes. L’un s’appelait Marc, l’autre on n’a jamais su.

Ils dorment au premier étage, dans l’ancien dortoir des grands. Ils mangent dans la cuisine d’été. Ils jouent aux cartes le soir, près du poêle, et le feu fait danser leurs ombres sur les murs du réfectoire vide.

Le 17 février, il neige. Beaucoup. La route du col est coupée. On ne sait pas exactement quand ils ont cessé de répondre à la radio.

Quand on est monté, au printemps, on a retrouvé les cartes de Marc étalées sur la table. Sa main était encore sur la dernière carte, comme s’il avait joué, et qu’il avait attendu.

Il attendait quoi, on ne l’a jamais su. L’autre homme s’était peut-être assis en face de lui.

Peut-être qu’il attend encore.

CHAPITRE TROIS — La cour

Ce qu’il faut comprendre, et c’est là que tout se joue, c’est que la colonie n’a pas été abandonnée d’un coup. Elle s’est vidée lentement. Presque doucement.

1952 : cent vingt enfants. 1964 : quatre-vingts. 1970 : soixante. 1975 : trente et un. 1976 : l’été n’a jamais eu lieu.

Une administration, en haut, a décidé un jour que les colonies de montagne coûtaient trop cher. C’est ce qu’on a écrit dans les rapports. Mais les gens du village savent bien que les enfants, eux, ne voulaient plus revenir. Ils ne l’ont jamais dit à personne. Ils rentraient chez eux en septembre et ils se taisaient.

À l’école, quand la maîtresse demandait : « Alors, ton mois en colonie ? », ils répondaient :

« C’était bien. »

Et ils détournaient les yeux.

CHAPITRE QUATRE — Le préau

C’est dans la cour, sous le préau, qu’on trouve les traces.

Un préau, c’est un auvent de tôle soutenu par des poteaux, où les enfants jouent quand il pleut. Sous celui-ci, il y a un sol en ciment.

Et sur ce ciment, il y a des marques.

Pas des dessins. Pas des graffitis. Des marques. Des dizaines de petites marques gravées en lignes parallèles, serrées, régulières, qui couvrent le sol du préau d’un bout à l’autre, comme un calendrier fou.

Des encoches. Des bâtonnets qu’on trace pour compter les jours.

Certaines rangées en comptent trente, quarante, soixante. Une rangée, dans un coin, près du poteau nord, en compte trois cent onze.

Trois cent onze jours. Presque un an.

Quel enfant a eu besoin de compter trois cent onze jours dans une colonie de vacances ?

CHAPITRE CINQ — Le réfectoire

On entre par une porte à double battant, avec deux hublots ronds. Le verre est dépoli. On ne voit rien à travers, sauf des formes, sauf des ombres.

Le réfectoire, c’est une grande salle avec vingt tables en bois, alignées, et un long comptoir au fond, derrière lequel la cuisine. Sur le comptoir, il y a encore des assiettes. Empilées. Propres. Comme si on venait de les laver.

Les murs sont peints en deux tons : vert jusqu’à hauteur d’homme, blanc au-dessus. Sur la partie verte, à hauteur d’enfant, il y a des noms. Écrits au couteau, au clou, au canif.

C’est normal, des noms sur un mur de colonie. Tous les enfants du monde écrivent leur nom sur les murs.

Mais il y a une chose qui ne va pas.

Ils sont trop hauts.

Tous les noms sont écrits à hauteur d’adulte. Un mètre soixante, un mètre soixante-dix. Comme si, à la fin, ce n’étaient plus des enfants qui les avaient écrits.

CHAPITRE SIX — Le dortoir

Le dortoir des petits est au premier étage. Vingt lits de fer, en deux rangées, sous une grande verrière. Sur chaque lit, un matelas, un drap, une couverture grise — pliés.

Ils sont pliés. Tous. Depuis 1976.

Les gens qui sont montés là-haut le disent tous : c’est ça, le moment où ça devient dur. De voir ces lits faits, propres, alignés, comme si les quarante enfants allaient rentrer du grand air, dans dix minutes, pour la douche. Comme si l’été 1976 n’était qu’en pause.

Au fond du dortoir, il y a une armoire métallique. Un placard à linge. Il est fermé.

Quelqu’un, une fois, l’a ouvert. Un gars du village, un jour de bravade, à vingt ans, avec des copains qui l’attendaient dans la cour en riant.

Il est ressorti blanc. Il est redescendu au village sans dire un mot. Il a mis trois jours avant de parler.

Ce qu’il a dit, en tout et pour tout :

« Il n’y a pas de linge là-dedans. Il y a des cheveux. Et ils sont propres. »

CHAPITRE SEPT — Les douches

Derrière le dortoir, il y a une salle de douches carrelée de blanc, avec douze pommeaux le long du mur et un grand sol en pente vers une grille.

Le sol est encore mouillé. Tout le monde le dit. À chaque visite, à chaque saison, le sol de la salle de douches est humide. On a cherché la fuite. On a fait venir un plombier. Il n’y a pas de fuite. Il n’y a même plus d’eau courante, l’arrivée est coupée depuis 1980.

Et pourtant, quand on pose la main sur le carrelage, il est froid et humide, comme après des dizaines de douches.

Sur le mur du fond, il y a une inscription, peinte au pochoir, en lettres rouges, qui a résisté au temps :

ON SE LAIT SEUL

« On se lave seul. » La lettre V s’est effacée. C’est une simple question de peinture, une simple usure. C’est sûrement ça.

Mais tous ceux qui lisent cette phrase à voix haute, là-haut, dans le silence de la salle de douches, ont la même pensée, et la même envie de sortir vite.

ON SE LAIT SEUL.

CHAPITRE HUIT — Le mât

Devant la colonie, sur la cour en terre, il y a un mât. Un mât de drapeau, grand, gris, avec sa poulie en haut et sa corde.

Chaque matin, dans une colonie, on hisse les couleurs. Tous les enfants en rangs, en pyjama ou en short, selon l’heure. On chante. On salue. On regarde le drapeau monter au bout de sa corde.

Le mât est toujours là. La corde est toujours là. Elle pend, le long du mât, et à son bout, il y a… quelque chose.

Ce n’est pas un drapeau. Ce n’est pas non plus un chiffon, ou un sac, ou du plastique.

C’est noué. C’est un nœud, serré, en haut de la corde, à environ trois mètres du sol. Un nœud simple, fait dans le tissu.

Personne ne l’a jamais dénoué. Personne ne l’a jamais touché. Les gens se contentent de lever la tête, de regarder ce nœud balancer doucement dans le vent, et de redescendre au village plus vite qu’ils ne sont montés.

Parce que la corde d’un mât, ça sert à monter quelque chose. Et quand il y a un nœud à trois mètres, dans le vide, il faut bien admettre que quelqu’un s’est tenu là.

CHAPITRE NEUF — Les enfants

Voici la partie que les gens de Villars-Colmars ne racontent jamais. Voici la partie qui a fait qu’un jour, une administration a discrètement classé le dossier, rayé la colonie des registres, et interdit qu’on la rouvre.

Pendant l’été 1975, il y a eu un incident.

Les registres existent encore, à la préfecture. On peut les consulter. On y lit une liste : les trente et un enfants présents, leurs noms, leurs âges, leurs villages d’origine. On y lit le nombre de moniteurs : trois. On y lit une note, manuscrite, à la fin du rapport de saison :

« Séjour normal. Quelques troubles du sommeil en fin de séjour. Rien de particulier. »

Quelques troubles du sommeil.

Ce n’est pas ce que disent les lettres.

Car il existe des lettres. Des lettres que les enfants ont écrites à leurs parents, cet été-là, et que les parents ont gardées. Il en reste une dizaine. Elles disent toutes la même chose, avec les mots maladroits d’un enfant de neuf ans :

« Papa, maman, je dors pas la nuit parce que les grands se lèvent et ils marchent dans le couloir. Ils marchent toute la nuit. Ils sont tout blancs et ils disent rien. Et quand je ferme les yeux, ils sont encore là. Je veux rentrer. »

Aucun parent n’est venu chercher son enfant. Ou plutôt : si. Un ou deux sont montés. Ils sont repartis avec leur gamin, sans rien dire, sans réclamer, sans porter plainte.

Et le reste ? Le reste a fini l’été. Le reste est rentré en septembre, comme prévu.

Le reste n’a rien dit. Le reste a grandi. Le reste est devenu des adultes normaux, dans des villages normaux, avec des métiers normaux.

Le reste, aujourd’hui, a la soixantaine.

Et le reste, aujourd’hui, quel que soit son métier — maçon, facteur, boulanger, maire — « ne dort toujours pas la nuit ».

CHAPITRE DIX — Marc

Revenons aux gardiens. Revenons à Marc.

On n’a jamais retrouvé son corps. C’est un détail qu’on oublie toujours de mentionner, parce qu’on parle des cartes, de la main, du poêle. Mais Marc, on ne l’a jamais retrouvé.

Son collègue non plus. On a retrouvé leurs affaires. On a retrouvé leurs manteaux, leurs godillots, leurs carnets. On a retrouvé la gamelle de Marc, encore pleine de haricots, sur le coin du fourneau.

Mais eux, non.

La gendarmerie a conclu : ensevelis par une avalanche, corps non retrouvés. C’est plausible. C’est même probable. C’est la montagne. Ça arrive.

Seulement, il y a un détail, dans le rapport, que personne n’a jamais su expliquer :

Le poêle était éteint, et le bois à côté était sec.

Ils avaient vécu là tout l’hiver. Ils savaient faire du feu. Ils savaient ne pas mourir. Alors pourquoi, le 17 février, le poêle était-il éteint, avec du bois sec à côté ?

À moins que, ce soir-là, ils aient eu autre chose à faire que de s’occuper du feu.

CHAPITRE ONZE — Ce qu’on entend

Voici ce que rapportent, sans se concerter, tous ceux qui ont passé une nuit dans la colonie — ils sont peu, ils sont sérieux, ils ne mentent pas :

On n’entend pas de cris. On n’entend pas de voix.

On entend des pas.

Des pas d’enfants. Beaucoup d’enfants. En rang, dans le couloir du premier étage, au-dessus du réfectoire. Le pas est régulier, cadencé, avec un léger décalage, comme un troupeau de gamins qui marche en désordre et qu’on recadre sans cesse.

Les pas vont d’un bout du couloir à l’autre. Puis ils reviennent.

Puis ils s’arrêtent.

Et dans le silence, on entend la chose la plus terrible de toutes, la chose que personne n’ose raconter, parce qu’elle est trop bête, trop simple, trop effrayante :

On entend un enfant qui compte.

Une voix de petite fille, très douce, très calme, qui compte lentement, à voix haute :

« Un… deux… trois… quatre… »

Jusqu’à trente et un.

Et quand la voix arrive à trente et un, elle s’arrête. Toujours. À trente et un.

Parce qu’il n’y avait que trente et un enfants, cet été-là. Et apparemment, il y en a toujours trente et un.

Apparemment, personne n’est parti.

CHAPITRE DOUZE — L’été qui n’a pas eu lieu

En 1976, la colonie devait ouvrir. Les inscriptions étaient faites. Les lits étaient faits. On a retrouvé, dans le bureau du directeur, la liste des enfants inscrits, soixante-dix-huit noms, avec les numéros de téléphone des parents.

La colonie n’a jamais ouvert.

La route forestière a été barrée, un jour de juin, par deux barrières et un panneau : ACCÈS INTERDIT — PROPRIÉTÉ PRIVÉE. Personne n’a su qui avait posé ce panneau. La mairie ne l’a jamais commandé. Le propriétaire n’a jamais été clairement identifié.

Mais les barrières sont là. Elles sont entretenues. Elles sont repeintes, tous les deux ou trois ans, en blanc, comme les barrières de la commune.

Quelqu’un monte donc là-haut, régulièrement, pour repeindre les barrières d’une route qu’il faut interdire.

Quelqu’un qui sait pourquoi.

ÉPILOGUE — Si vous montez

Si un jour vous passez à Villars-Colmars, et que vous demandez naïvement : « Et la colonie là-haut, elle est abandonnée ? », vous verrez la scène suivante, toujours identique :

Un silence.

Un regard vers la montagne.

Puis on vous parlera de la météo. Ou de la route du col. Ou du prix du fromage au marché.

On ne vous répondra pas, parce qu’il n’y a rien à répondre.

Mais si vous êtes curieux, si vous montez quand même, si vous poussez la grille et parcourez la cour et passez la porte à double battant, et gravissez l’escalier jusqu’au dortoir — alors, un conseil, un seul :

Ne comptez pas.

Ne comptez jamais les lits. Ne comptez jamais les noms sur les murs. Ne comptez jamais les encoches du préau.

Parce que si vous arrivez à trente et un, et que derrière vous, dans le couloir, une voix de petite fille très douce se met à compter avec vous, et qu’elle s’arrête pile à trente et un…

… alors c’est que la voix vous a compté aussi.

Et à partir de ce jour-là, vous ne dormirez plus jamais la nuit.

Comme tous ceux qui sont montés.

Comme tous ceux de l’été 1975.

Comme Marc.

Comme les trente et un.

FIN

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